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Inquadrami
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for: string trio
duration: 13'
commission: Amis des Swiss Chamber Concerts Genève
first performance: 10.12.19, Basel, Gare du Nord, Swiss Chamber Soloists (Ilya Gringolts, Lawrence Power, Daniel Haefliger)
publisher: Ricordi
catalogue number: 142068
Score extracts
Introduction
En composant cette pièce pour les Swiss Chamber Soloists, j’ai voulu réfléchir à l’idée de ce que nos vies deviennent dans un monde globalisé et désormais entièrement occidentalisé, fondé sur les impératifs de l’économie de marché et sur la primauté de la technologie ; et au glissement de sens que la notion d’habiter la planète subit aujourd’hui dans ces conditions, s’apparentant de plus en plus - sans que l’on ne s’en aperçoive ou qu’on le veuille - à celle de s’abriter sur cette planète.
Réduites à des bruits de fond, les crises de notre époque sont des désagréments à oublier, à minimiser ou simplement à évacuer : orages passagers du beau temps éternel que nous vivons tous, consommateurs heureux des fruits naturels ou artificiels de ce monde que l’on s’obstine à imaginer inépuisablement généreux. Les migrations des peuples, le bouleversement climatique, les guerres, les inégalités grandissantes, le non-respect des droits civils et la perte de l’importance du modèle démocratique auquel emprunter notre vivre ensemble, aussi bien que celle de la biodiversité, tout cela n’est considéré que comme une menace à nos vies fragiles et à la solidité de notre bien-être, une menace que nous ne voulons ni entendre ni comprendre.
Dans cette fausse appréhension de la réalité, de plus en plus modelée par une technologie qui tend à modifier notre perception directe, autonome et non édulcorée, du réel, se protéger devient paradoxalement le but principal du vivre, son essence, sa mission. Au lieu de chercher l'harmonie possible du vivre ensemble, d’ouvrir les yeux et d’affronter une réalité qui pourrait être désagréable, on préfère nier le réel, le mettre à distance avec tous ses problèmes, laisser à d’autres le soin de s’en occuper. Habiter la planète harmonieusement, avec toutes ses espèces, en visant un équilibre qui pourrait, aussi, comporter une perte ou un échec pour soi-même, devient plutôt s’abriter des maux de la planète, dont nous pourrions éventuellement être la cause, mais sans que pour cela nous nous mettions en cause. C’est préparer un refuge pour soi-même en dépit du sort de la planète, de ses habitants humains, animaux, végétaux et minéraux, construire un garde-fou pour préserver un bien-être à sens unique dans un but uniquement personnel. C’est viser une protection absolue, à tout prix, toujours contre quelqu’un ou contre quelque chose à qui, par droit indiscutable de défense, on peut faire mal et qui, de ce fait, est accusé d’être à l’origine de nos maux.
Comment expliquer les négationnistes qui se multiplient sur notre accueillante planète ? Comment ne pas comprendre que la planète qui tous nous accueille n’est pas traitée de manière accueillante par tous ses habitants, ces habitants qui pensent, au contraire, au besoin de s’abriter face à une nature devenue hostile avec ses manifestations incontrôlables, face à l’arrivée de malheureux migrants, face à un monde dans lequel on essaie, là où la démocratie se traduit encore en action politique, de protéger les moins favorisés et en même temps de se protéger d'eux...
 
Tout cela est dans les motivations profondes qui ont régi l’écriture d’Abri. Elles ont été déterminantes, mais il est vrai que la musique toute seule ne le dit pas de façon aussi explicite que ce texte de présentation. Ma musique désire exprimer cet état d’esprit et d’âme, ce sentiment, ce malaise, cette énergie ambivalente, cette violence subtile et inacceptable qu’est l’hypocrisie du temps présent - et également le désir de la combattre et l’espoir qu’un jour, peut-être, l’humanité l’oubliera.

S.G. 15.11.19
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